Capsule No 103 - 3 Novembre 2014 - 05:05 - mp3 - bio

Véronique Janzyk nous lit un extrait de On est encore aujourd'hui (OnLit, 2014).

Nous nous sommes revus dans un café. Tu y as tes habitudes depuis des années. Ton attitude décontractée en témoigne, comme celle des serveurs, tout en connivences. Tu sirotes un jus d’orange. À peine suis-je installée que nous débattons, reprenons la conversation là où elle s’est arrêtée. Devenir amis, nous sommes bien d’accord là-dessus. Il n’y a pas le moindre doute. Notre premier contact est de bon augure. Mais comment devenir amis ? Comment devient-on amis quand on l’a décidé de la sorte ? Il fallait d’ailleurs un tel projet. Je n’imagine plus une seconde que tu aies pu me téléphoner pour me proposer une rencontre ponctuelle qui ne soit pas intégrée dans un projet. Il fallait annoncer la couleur. C’est du solide dans lequel nous nous engageons. Je suis confiante. Pas d’équivoque, pas d’ambiguïté. D’ailleurs, c’est un jeune marié de deux ans que j’ai en face de moi, et bien décidé à réussir sa seconde union. Ta détermination en la matière me semble même déteindre sur la manière dont tu envisages notre amitié. Comment réussir notre coup ? « Nous allons nous organiser », dis-tu. « Nous allons communiquer sur nos lectures, sur nos ressentis. » Tu aimerais que nous précisions nos pensées, que nous soyons au plus juste dans leur expression, mais aussi que nous nous donnions la liberté de tâtonner, de revenir en arrière. Belle ambition. « Et si on allait au cinéma ? », je propose. « Cela me semble indispensable », réponds-tu en détachant les syllabes. À moi aussi cela paraissait incon-tour-na-ble.

Les films que nous avons vus séparément avant de nous connaître nous ont réunis. On nous a raconté les mêmes histoires. Nous avons choisi les mêmes films. Une communauté d’images nous lie. On nous a montré des secrets dans le noir, dévoilé des histoires. Nos cœurs ont battu un peu plus fort devant les mêmes images. Ils en ont gardé quelque chose. C’est passé dans nos yeux et notre sang. Notre voix en garde la trace quand nous récitons des noms et des titres. Ces films qu’il a fallu voir pour se souvenir de quoi ? Des titres. Ces films qu’il aura fallu, voir et revoir pour se souvenir, et vaguement, de l’histoire au moment où nous nous rencontrons. Mais ainsi vont nos mémoires. Nous aurions été bien en peine de gloser sur les images. Là n’était pas le sujet. La question était de saisir ce que nous partagions. Elle nous rendait fébriles. Jacques Demy. Jacques Doillon. Ingmar Bergman.
Pasolini. Federico Fellini. Carlos Saura. Dino Risi.
Tod Browning. Alfred Hitchcock. Roberto Rossellini. François Truffaut. Jean-Luc Godard. Quentin Tarantino. Wim Wenders. Alain Tanner. Milos Forman.
Isabelle Adjani. Klaus Kinski. Sami Frey. Samy Pavel. Ava Gardner. Montgomery Cliff. Isabella Rossellini. Hanna Schygulla. Marlon Brando. Ponette. Les Lumières de la ville. Une vie de chien. 21 grammes. Rome Ville ouverte.
Au feu les pompiers.
Notre arrière-plan, notre background dessiné, rameuté. Des images qui filent comme du sable entre les doigts, comme le sable des sabliers, telles sont nos fondations. La tête me tourne encore alors que nous marchons vers le cinéma pour notre première séance commune. Cet amour-là, un film tiré d’un livre, luimême inspiré d’une histoire vécue, celle de l’assez improbable rencontre entre un jeune homme énamouré d’un écrivain et cet écrivain, âgée déjà, en l’occurrence Marguerite Duras. Cet amour-là, point de départ de notre expérience du voir ensemble.
Le modus operandi pour les livres s’impose naturellement. Nous nous en prêtons un au début de chaque rencontre. Tu ouvres ta mallette. C’est le signal.
Je pose mon sac sur la table et nous procédons à l’échange.

Nous partageons la même passion des visages en gros plan. Il faut les célébrer nos vies, et nos visages. Qui le fera si nous ne le faisons pas ?

Les images font contrepoids. Il y a, dans ta vie et dans la mienne, comme dans toutes les existences, je pense, des images qui nous ont faits et qui pourraient bien nous défaire. Un ou deux épisodes d’enfance, deux ou trois souffrances. Pour ne pas être tirés vers le passé, toi et moi avons trouvé, enfin cherchons toujours et encore des images à mettre dans l’autre plateau de la balance. Des images vives qui font le poids. Encore faut-il les trouver, mais nous nous débrouillons, d’autant mieux depuis que nous sommes deux.

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Un projet de L'Arbre de Diane ASBL.

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