Capsule No 68 - 16 Décembre 2013 - 05:48 - mp3 - bio

Patrick Lowie nous lit quelques pages de Amaroli Miracoli (Maelström, 2013).

C'est parce que le Roi Yung se prépare à accueillir des changements dans sa vie qu'ils n'auront que plus facile à s'y installer. C'est en plantant un arbre, le « poirier chinois », qu'il espère le miracle. Mais il guette surtout la possible invasion des ennemis. Assoiffé, l'hermaphrodite Roi Yung boit son urine et avale des spaghettis miracoli.

Prison de Saint-Gilles (Bruxelles), le 8 (date illisible)

Monsieur le Gouverneur du Royaume de Belgique auprès des États-Unis d'Amérique et de ses Alliés,

Je vous écris affectueusement d'une cellule quasi oubliée dans les sous-sols quasi rénovés de la charmante prison blanche et féerique de Saint-Gilles. Je me permettais d'imaginer qu'on m'enverrait au bagne central de Louvain. Dans la galère de Forest ou dans une de ces nouvelles cages à lapin modèles électroniques qu'on fabrique à tire-larigot en vue de réaliser de nombreux bénéfices. On m'a expliqué qu'un bug informatique causé par des pirates chevronnés paralysait l'administration pénitentiaire depuis plusieurs années et que je resterais ici jusqu'à nouvel ordre. Que je devais me contenter de cette catacombe. Je ne sais pas d'où me parviendra cet ordre ni même si un jour cet ordre sera lancé et par qui. Je ne m'en inquiète cependant absolument pas. Sachez par contre déjà que je n'accepterai aucun ordre céleste aussi beatnik soit-il. J'enrage. De ne pas avoir été tenu prévenu d'une telle défaillance inexplicable dans des prisons en Belgique alors queje suis au fait de l'information. Sans quoi – vous pensez bien – j'aurais écrit plusieurs merveilleuses chroniques toniques et (illisible) sur le sujet.

De toutes les façons, je me sens tributaire, manipulé par d'insouciantes mains et par d'obscures voix de cet Ordre et, de toutes les évidentes manières, que ce soit ici, au cœur du bannissement des hommes, ou ailleurs, au cœur de l'intégration intégriste, cela ne changera rien au contenu de cette missive volontairement généreuse et authentique, passionnée et violente, qui vous parviendra droit au cœur, je l'espère.

Ou tout droit dans une poubelle colorée, celle qui prétend accueillir les petits papiers anodins que l'État recyclerait juste après les avoir déchiffrés au lubrifiant couleur bleu de Prusse. Ceci au nom d'un écologisme d'État particulièrement hardi.

Je vous écris également car l'affection sincère que nous nous sommes voués à Bruxelles l'an dernier – lors de la première course d'autruches struthionidae dans les rues du quartier Notre-Dame aux Neiges en présence de la crème du gotha bruxellois – ne me permet évidemment pas de rester indifférent à tout ce qui regarde votre bien-être. J'ai appris par la voix d'une amie que nous avons en commun – une de ces amies qui vit dans l'ombre de ses qualités inhumaines – que votre état de santé s'était fortement détérioré ces dernières semaines. Je me méfie des rumeurs et je me sentirais dans l'obligation de faire appel à votre épouse si celle de votre décès arrivait jusqu'ici. Vous savez, je souffre tant et en silence des maladies séculaires d'autrui. De leur nauséabonde misère. Et de leur immonde conscience. J'ai mal pour leur incapacité d'aimer.

Vous souvenez-vous de l'arrivée élégante mais rocambolesque des autruches Place des Barricades ? Quelle course folle. Il y avait longtemps que la ville n'avait plus éclaté de rire car – fâcheusement – nous sommes devenus des gens trop sérieux. Trop fiables immanquablement. Plus assez belges. Notre auto-dérision égalait notre propension au gros coup. Le fameux dikkenek, comme on dit chez nous.

Ma minuscule cellule cubique est plutôt correcte et bien agencée. Je m'attendais à pire et je suis seul, ce qui est indiscutablement un luxe inespéré et (mot illisible). On m'a offert la solitude en bonus.

Tout est en carton pressé. Excellent pour les rongeurs affamés et pour l'humidité qui remonte des anciens marais. Les murs transpirent les marécages soi-disant asséchés. La cellule est financée par le géant de l'ameublement suédois, un si gentil petit bienfaiteur. Le logo y est partout. Quelle absurdité qu'il y a à vouloir réduire la souffrance infligée aux enfermés par la justice en adoucissant la punition. En rendant les cellules presque jolies. Colorées aux tons pastels et neutres pour ne pas exciter les prévenus. Rendre une peine plus supportable, à quoi ça sert ? Est-ce l'État qui, en voulant punir, veut tout aussi vite démontrer qu'il est en plus bienveillant ? Ne rien faire apparaître de sa barbarie dissimulée ?

Quand je sortirai d'ici, j'irai faire un petit tour dans les han- gars colorés du gentil petit bienfaiteur pour y meubler mon esprit nonchalant.

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Un projet de L'Arbre de Diane ASBL.

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