Capsule No 75 - 3 Février 2014 - 06:19 - mp3 - bio

Jacques Richard nous lit un extrait de L’homme, peut-être et autres illusions, nouvelles, fraîchement paru aux Editions Zellige, Paris (2014).

CHIEN QUI REVIENT


Il bien fallu se décider à abattre le chien. Il sentait trop mauvais. Même si, comme elle disait, c’était normal, même si tous les chiens sentent à cet âge-là, surtout quand ils sont malades, même si je savais qu’elle avait raison, moi, je n’en pouvais plus. On vivait avec une chose qui se décomposait vivante, dans une puanteur insoutenable. Il était quasi aveugle, le clébard, et n’avait plus seulement la force de se traîner jusqu’à son écuelle. Elle aurait préféré une piqûre, mais je n’aime pas tous ces tralalas, vétérinaire, adieux, larmes. Je l’ai embarqué dans la voiture et quand j’ai armé la carabine, il a levé la tête en tournant vers moi, vers le canon, son regard éteint. Il savait que c’était maintenant. Il n’a même pas gémi et sa gueule faisait un sourire, les commissures et les yeux un peu étirés vers les tempes, exactement comme ça peut arriver à n’importe lequel d’entre nous quand il a l’occasion de voir ça en face, de le regarder venir. J’ai vu des gens qui se sentaient partir, ma mère entre autres, et ils avaient cette expression-là. C’est difficile à voir, c’est surtout difficile pour eux, mais on ne peut rien faire, on ne peut pas prendre leur place. On voit juste ce que ce sera, peut-être, quand notre tour viendra. C’est la même chose pour tous les vivants et il a dû avoir peur, le chien, mais quand même, il m’a donné l’impression d’être soulagé, presque reconnaissant. Moi, je n’ai jamais vraiment su s’il comptait pour moi, ni comment. Si je l’aimais ou s’il m’exaspérait. En général, je n’aime pas la compagnie des animaux. Les amis des bêtes… m’embêtent. Déjà mes congénères, ce n’est pas bien terrible. Je suis plutôt du genre « mieux vaut être seul que mal accompagné ». Bon. Après, j’ai fait ce qu’il fallait. Elle aurait bien voulu le mettre au fond du jardin, mais je lui ai dit que c’était mieux comme j’avais fait. Quand c’est fini, c’est fini. Elle me regardait avec un peu de rancœur et j’ai essayé de la consoler de mon mieux. Je lui ai dis qu’elle s’attache trop. Que je suis là, moi. Je suis venu près d’elle. Elle m’a embrassé. Elle m’embrasse plus fréquemment, peut-être, maintenant. Elle sait bien que ce n’est pas un vrai deuil et elle s’efforce de prendre le dessus, de me sourire ; on n’en parle pas. Quand nous croisons la voisine qui aime prendre des airs de circonstance, elle fait comme si tout était bien, change de sujet. Je suis à côté d’elle, j’attends qu’elle ait fini, mais comme elle est très polie, il arrive que ça dure. Le soir, elle me prend dans ses bras, se blottit contre mon épaule, dans le divan, avec une tendresse que j’avais oubliée et souvent, elle me caresse la tête, enfonce distraitement ses doigts dans ma toison. Je la regarde avec un rien d’ironie, pas méchante : pour un peu, elle me donnerait de petites tapes sur le flanc. Je le lui ai dit et nous avons ri tous les deux. Elle rougissait légèrement, elle m’a dit allez, laisse, on est entre nous, après tout. Ça ne regarde personne. Ça te dérange ? Ça ne me dérange pas du tout, non. C’est même très agréable, surtout si ça lui plaît… Je me suis assis par terre pour qu’elle puisse me caresser plus commodément, me gratter le sommet du crâne et elle m’a remercié d’un petit gloussement ravi. Elle a continué à lire comme ça, la main posée sur ma tête. Moi, j’écoutais les pages qu’elle tournait régulièrement et j’attendais que revienne la douceur de sa paume. Le froissement du papier et le mouvement de ses doigts me plongeaient dans une alternance de tension et de satisfaction qui me suspendait à ses gestes et me coupait la respiration. Et sans en avoir en l’air, sans le montrer du tout, elle en jouissait autant que moi, faisant à sa guise durer l’attente de l’interruption, au gré de sa lecture. Cela a duré longtemps.

C’est devenu notre habitude. C’est une femme d’habitude. Je m’allonge sur le tapis, je m’assieds contre ses jambes, elle dans le divan. Elle n’a pas besoin de me le demander, fût-ce du regard. C’est ma place, en somme. Elle allume la télé, elle bouquine. Ses pudeurs des premiers soirs ont disparu. Mais elle préfère ne pas être dérangée dans ces moments-là et, à l’occasion, elle laisse le téléphone sonner. Je dépose ma tête sur sa cuisse. De temps en temps, elle me frotte l’épaule de son mollet, de son pied nu, me caresse la nuque…

Quand elle m’a dit il est tard, je vais me coucher, je l’ai suivie. Elle a protesté non, alors ça, non, là vraiment, c’est exagéré. Et puis, on ne peut pas. Elle avait pris l’air résolu, choqué de celle que ces choses-là… Elle restait tournée vers moi, silencieuse au milieu de la volée qui mène à la salle de bain. Alors, elle a vu mon regard et je l’ai entendue prononcer bon, mais rien que cette fois-ci alors, et rien qu’une seule fois, tu sais. Après elle n’a plus rien dit. Je sais ce qu’il en est. Elle aussi.

Extrait de L’homme, peut-être et autres illusions, nouvelles. Editions Zellige 2014
© Zellige, 2014

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